LA SECONDE
GUERRE
MONDIALE

 

MIGRATIONS,
MARIAGES
ET SOUVENIRS

Photographie sépia de deux hommes et deux femmes debout juste à l’extérieur du portique voûté d’un bâtiment en pierre. Les hommes sont à gauche, en costume-cravate. Les femmes, à droite, portent des robes longues et tiennent des bouquets.

Gregory and Christina Cole on their wedding day in 1946.
Courtesy of Grace and Ronald Cole

UN AFFLUX DE MARIÉES

De nombreux membres de la NOFU passèrent plus de six ans au Royaume-Uni. Pendant cette période, des centaines de mariages furent célébrés. Certains forestiers épousèrent des Écossaises et devinrent citoyens britanniques, faisant leur vie dans un pays qu’ils avaient appris à aimer. Cependant, la plupart d’entre eux rentrèrent chez eux avec leur épouse, et souvent avec une jeune famille, en partant de Liverpool ou de Southampton.

On estime à 800 le nombre d’épouses de guerre qui ont quitté le Royaume-Uni pour Terre-Neuve et Labrador. Nombre d’entre elles étaient des femmes de forestiers. Par contre, toutes ne sont pas restées pour de bon. Certaines d’entre elles découvrirent que leur nouvelle vie comportait plus de défis qu’elles ne souhaitaient ou ne pouvaient relever. Celles qui sont restées créèrent un héritage collectif remarquable dans leur nouvelle patrie.

ARRIVÉE PAR LA MER

Une coupure de journal décrit l’arrivée du S.S. Drottingholm à St. John’s, transportant 70 forestiers de Terre-Neuve-et-Labrador rentrant au pays avec leurs épouses et 86 enfants.

The Western Star, 14 août 1945

Le titre et le premier paragraphe d’une coupure de journal portent sur l’arrivée à St. John’s de 14 membres du Corps forestier de Terre-Neuve, dont neuf mariés, accompagnés de leurs familles.

The Western Star, 2 novembre 1945

Transcriptions traduites de l’anglais : 

Soixante-dix forestiers arrivent du vieux pays avec une épouse de guerre

Le navire de rapatriement Drottingholm fait une brève visite à St. John’s

Onze mille tonnes de luxe flottant, le S.S. Drottingholm a glissé sereinement dans le port de la capitale St. John’s hier après-midi pour une brève visite de quatre heures qui a marqué l’histoire. Au total, 70 forestiers de Terre-Neuve sont rentrés au pays avec leur épouse et 86 enfants, depuis les forêts d’Écosse où, pendant plus de 5 ans, ils ont scié et abattu le bois des hautes terres du pays de jacinthes et de bruyère.

L’effet créé au quai de l’armée américaine, là où le paquebot s’est amarré, était tout à fait international. Des centaines de Terre-Neuviens rassemblés sur la jetée regardent les jeunes filles écossaises descendre la passerelle pour fouler pour la première fois le sol natal de leur mari. Les officiers suédois de l’équipage du navire aident les soldats de l’armée américaine à débarquer, tandis que les soldats canadiens, qui rentrent chez eux, s’alignent sur les ponts du bateau et qu’une fanfare de la MRC égaye l’air d’une musique ininterrompue.

 

Les forestiers ramènent les épouses chez eux

St. John’s : Quatorze membres du Newfoundland Forestry Corps sont arrivés lundi dernier à St. John’s. Neuf sont mariés et accompagnés de leur famille.

REGARDER ET ÉCOUTER

Résumé : Cette vidéo présente une séquence de photos et de documents historiques qui illustrent les éléments du récit. Dans l’introduction, les images montrent des soldats qui portent des enfants jusqu’en bas de la rampe d’un navire, vers une foule qui attend; une photo de mariage de Bill et Mary Sooley; le navire à vapeur Drottningholm; la voie ferrée à Heart’s Delight; une scierie à Heart’s Delight; la scierie abandonnée de Bill Sooley; et une photo de 17 « épouses de guerre britanniques » et de 5 enfants devant la Government House à St. John’s. Dans la chanson qui suit, les images sont celles d’une scierie à Botwood, d’hommes debout près d’une scierie, d’une scierie avec une forêt en toile de fond et d’hommes en train d’écorcer du bois.

La chanson « Billy the Lumberman » (Billy le bûcheron) souligne le désarroi des ouvriers de la scierie Sooley’s Mill à Heart’s Delight, appartenant à Bill Sooley, lorsque les vents ont détruit le toit de la scierie. Mary (Gardner), l’épouse de Bill, est mentionnée dans la chanson.

Titre : Mary et Bill

L’image d’un titre de journal avec les mots « Soixante-dix forestiers arrivent du vieux pays avec une épouse de guerre. Le navire de rapatriement Drottingholm fait une brève visite à St. John’s »

L’image d’un titre de journal avec les mots « Les forestiers ramènent les épouses chez eux. St. John’s : Quatorze membres du Newfoundland Forestry Corps sont arrivés lundi dernier à St… »

Narratrice :
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, environ 800 épouses de guerre immigrèrent du Royaume-Uni à Terre-Neuve. Mary Gardner en fit partie. Elle rencontra William B. Sooley (no 3556 de la NOFU), un forestier de Heart’s Delight, dans la baie de la Trinité, lors d’une fête foraine à Édimbourg en mai 1943. Ils se marièrent en février 1945 et, en août de la même année, ils quittèrent Liverpool pour Terre-Neuve afin de commencer leur vie de couple à Heart’s Delight. Mary plaisantait parfois en disant qu’elle était le prix que Bill avait gagné à la foire.

Bill Sooley exploitait une scierie qui employait plusieurs membres de la famille. Lorsque la scierie connut des revers dans les années 1960, Leander Peach écrivit une chanson sur l’incident, et Mary y est mentionnée avec honneur.

Titre : « Billy the Lumberman » (Billy le bûcheron) écrit et interprété par Leander Peach

[Un homme chante, en anglais]

Oh, there’s Billy the lumberman, the first time in his life
Hasn’t cut many logs to help Mary his wife
When he walks in the kitchen, she says, « You’re early now, Bill »
Then he breaks down and tells her, « Sure, the wind ruined the mill. »

Then in comes poor Vince, boy, the worst of them all
He hasn’t done a thing since he was laid off last fall
He hasn’t done a thing for to try to help Bill
But he’s sure to want his part when they starts in the mill.

Then in comes Eddie John and he looks mad right now
Then he hauls off his cap, wipes the sweat from his brow
He turns around to Lizzie, she was standing quite still
He said, « The boys they are ruined ’cause they got ne’er sawmill. »

It happened in their little place under the hill
Place that Stan Vivian sold over to Bill
I’ll tell you now, friends, it would give you a thrill
Just to see the mill flattened in under the hill.

Crédits :

Production : Ursula A Kelly et Meghan C. Forsyth
Narratrice : Fiona Miller
Enregistrement : Keith Miller

Photographies utilisées avec l’aimable autorisation de la famille Sooley, de la division des archives provinciales The Rooms, de The Evening Telegram, de The Western Star, de l’Atlantic Guardian, de la Digital Archive Initiative de l’Université Memorial, et de la Swedish American Line (par Wikimedia Commons)

« Billy the Lumberman » (Leander Peach, 1968) a été enregistré par Kim (Sooley) Welsh en 1988 et est inclus dans Mentioned in Song: Song Traditions of the Loggers of Newfoundland and Labrador (U. Kelly, 2014)

2024

Logos : Grand Falls-Windsor Heritage Society, Université Memorial, et Musées numériques Canada

REGARDER ET ÉCOUTER

LES JOIES DU CŒUR

Mary (Gardner) Sooley fut l’une des épouses de guerre de Terre-Neuve présentées dans un épisode de l’émission Land and Sea de la CBC intitulée « The Women Who Crossed an Ocean » (les femmes qui traversèrent un océan). En voici un extrait.

[Sons des oiseaux de mer]

[Vidéo d’une plage rocheuse de l’océan avec des maisons le long de la rive au loin]

Narratrice : Heart’s Delight se trouve à quelques localités de Whiteway et, par une belle journée, vous pouvez voir comment cet endroit faisait palpiter le cœur de quelqu’un.

[Photo en noir et blanc d’un jeune homme aux cheveux noirs courts]

Mais c’est Bill Sooley, un fils de ce port, qui a fait palpiter le cœur d’une autre Écossaise : Mary Gardner, originaire d’une localité située juste à l’extérieur d’Édimbourg.

[Photo en noir et blanc d’un jeune homme et d’une jeune femme souriants dans leur tenue de mariage]

Mary avait 18 ans lorsqu’elle s’est mariée avec Bill. Six mois plus tard, elle vivait à Terre-Neuve.

[Deux femmes âgées sont assises à une table ronde avec des tasses et de la nourriture. Derrière elles se trouve une petite cuisine et les portes des autres pièces sont fermées.]

Jenny : Voulez-vous des craquelins et du fromage, ma chère?

Mary : Oui, j’en veux bien. Merci.

Narratrice : Mary est maintenant âgée 85 ans et vit dans une maison de retraite à Heart’s Delight. Son mari Bill est décédé, mais Jenny, l’une de ses meilleures amies, passe beaucoup de temps ici et s’étonne toujours du fait que Mary n’a jamais complètement perdu son accent écossais.

Jenny : Je ne savais pas quoi en penser. Parfois, je la comprenais, plus souvent je ne la comprenais pas. Maintenant, je la comprends parfois et d’autres fois, non. (rires)

Mary : Au début, c’était un problème. Quand j’ai connu Bill, je ne le comprenais pas très bien et il ne me comprenait pas très bien non plus (rires). Mais quand je suis arrivée ici, beaucoup de gens ne pouvaient pas me comprendre.

[Musique douce au piano]

[Séquence de clips vidéo en noir et blanc de camps de bûcherons, d’hommes travaillant dans la forêt avec des haches et des scies, et d’un poney Garron et d’un tracteur tirant des bûches]

Narratrice : Pendant la guerre, Bill Sooley s’est enrôlé dans la Newfoundland Forestry Unit, des contingents de Terre-Neuviens qui s’engageaient dans les camps de bûcherons en Écosse pour alimenter en bois la machine de guerre alliée.

[sciage du bois] [abattage d’arbres] [coupe à la hache]

C’était un travail brutal, mais auquel les Terre-Neuviens étaient habitués. Les travaux forestiers éreintants faisaient partie de la survie dans les ports de Terre-Neuve à l’époque. Ces hommes effectuaient tout simplement le même travail, mais dans un autre pays différent pour une cause différente. [son de pas]

[Photographie en noir et blanc d’un jeune homme et d’une jeune femme souriants ; la vidéo zoome sur l’image de Mary puis passe à la vidéo contemporaine de Mary assise à la table de sa maison.]

Bill a rencontré sa Mary à une foire d’été écossaise, lors d’une permission. Il n’a jamais regretté son choix. Et lorsque le moment est venu de suivre son mari jusqu’à Terre-Neuve, Mary ne l’a pas regretté non plus.

Mary : Eh bien, c’était une grande idée, à vrai dire, parce que je ne savais pas quoi penser de moi, de maman et de toute la foule. Peu importe, j’ai pris le risque, disons, alors je ne regrette jamais cette partie, mais à vrai dire, Pauline, ma vie ici est… je ne la regrette pas.

[La vidéo montre Jenny parlant à la table dans la maison de Mary.]

Jenny : Hum, je n’ai jamais pu comprendre. Elle n’avait pas de cran, mais je pense qu’elle a dû quand même en avoir assez, vous savez? C’est ce que j’ai pensé. Elle a dû avoir assez de cran pour quitter l’Écosse et venir ici. (Ouais) Je ne pense pas que je pourrais le faire… non merci. L’année dernière, je suis allée à Brampton, en Ontario, et je ne voulais même pas quitter la maison pour y aller. (rires) C’était la première fois que je prenais l’avion.

[Une vidéo montre Mary buvant dans une tasse à sa table.]

Narratrice : Mary n’a jamais embarqué dans un avion ni un autre grand navire, depuis la première et unique fois qu’elle a traversé un océan

Une photo en noir et blanc du côté gauche (bâbord) d'un navire à la coque sombre et à la superstructure blanche, qui se dirige vers l’objectif. De nombreuses personnes sont visibles sur le pont avant et le long des balustrades à l'extérieur des cabines. Deux rangées de hublots sont visibles le long de la coque du navire. La terre est visible derrière le navire.

Le SS Drottningholm en 1905 (un an après son lancement sous le nom de RMS Virginian).
Avec l’aimable autorisation de la Swedish American Line, domaine public, par l’entremise de Wikimedia Commons

NOUVELLES CITOYENNES POUR TERRE-NEUVE

Cette version abrégée d’un article de Ted Meaney, publié par l’Atlantic Guardian en novembre 1945, témoigne de l’enthousiasme général suscité par le retour des forestiers et de leur famille. En voici deux extraits traduits de l’anglais.

De toutes les histoires de rencontres entre hommes et femmes qui émergèrent de cette guerre, celle des forestiers terre-neuviens en Écosse appartient aux livres d’histoire. Cette histoire présente une grande différence : 350 hommes ont rencontré 350 femmes, les ont épousées et ont fondé une famille, et eurent 400 Terre-Neuviens-Écossais. Lors d’un après-midi ensoleillé du mois d’août, 73 de ces hommes sont rentrés chez eux avec 73 épouses et 83 enfants à bord du Drottningholm, le navire de rapatriement suédois.

Alors que le grand navire de soins médicaux blanc, qui accueillit des milliers d’exilés de guerre, accosta dans l’ancienne porte du port de St. John’s, des citadins curieux s’alignèrent le long du chemin Battery Road et se pressèrent sur le quai de l’armée américaine, au bas du navire. Les parents impatients qui se pressaient à mi-chemin de la passerelle furent repoussés et une longue file de députés, de douaniers, d’infirmières et même de colonels débarquèrent, chacun portant un bébé muni d’un insigne bien trop grand.

La fanfare de la marine canadienne joua Annie Laurie, les bébés hurlèrent et les spectateurs regardèrent, rirent, bavardèrent et applaudirent, animés par le sentiment qu’il s’agissait d’une fin heureuse dans une guerre où les fins heureuses sont si rares.

Ce soir-là, je les ai tous vus dans un hôpital naval inoccupé où ils furent cantonnés en attendant d’être transportés vers de nouvelles maisons dans toute l’île […]

Les beaux-parents des villes voisines étaient là pour rencontrer leurs nouvelles filles écossaises et voir les bébés. Presque tout le monde mangea des fruits et du chocolat dont ils avaient rêvé pendant cinq ans.

Des forestiers et des « épouses de guerre » débarquent du SS Drottningholm à St. John’s, 1946.
Photo de Frank Kennedy, tirée de l’édition de novembre 1945 de l’Atlantic Guardian

Une photographie en noir et blanc, prise d’en haut, montre une passerelle bondée et entourée d’une foule d’accueillants. La légende dit : À la fin du voyage, un accueil chaleureux a eu lieu. Des centaines de personnes se sont rassemblées sur les quais tandis que les parents, accompagnés des enfants, qui portaient tous d'énormes plaques d'identification, débarquaient.

LES ENFANTS PRIRENT LE DESSUS

J’ai appris que les mères étaient habituées au bruit après cette traversée. Les enfants prenaient possession du navire et il fallait une police de stewards pour empêcher les mutineries et empêcher les jeunes de tomber à l’eau ou de se perdre dans la salle des machines […]

J’ai trouvé la cuisine où le comité des épouses de guerre avait préparé trois cents repas. On disait que les yeux, longtemps habitués aux maigres rations britanniques, sautaient sur les fruits et le beurre sur les tables. Il y avait une rangée de bouteilles contenant des formules de lait qui chauffaient sur une cuisinière électrique….

« L’aile des familles » était autrefois une section de convalescence pour la marine. La nuit est chaude et les lourds vêtements de nuit, spécialement conçus pour le voyage en mer, n’ajoutent rien à la bonne humeur des enfants.

BEAUCOUP D’ÉLÉMENTS EN COMMUN

Terre-Neuve avait déjà une affection pour l’Écosse qui remonte à la Première Guerre mondiale, lorsque notre célèbre régiment de Terre-Neuve s’entraînait près d’Inverness et tenait garnison au château d’Édimbourg. Les mères écossaises écrivaient aux mères terre-neuviennes pour leur donner des nouvelles des hommes et leur dire à quel point tout le monde les aimait.

Au début de la Seconde Guerre mondiale, une autre armée de nos hommes s’est rendue en Écosse pour une mission différente, mais toujours vitale, cette fois pour couper les étais des mines de charbon de Grande-Bretagne. Ils furent logés dans tous les comtés de l’ouest et des endroits comme Aberdeen, Inverness, Dumfries et Lockerbie étaient des secondes maisons pour les hommes de Twillingate, Corner Brook, Flowers Cove et Bonne Bay.

L’ORIGINE DE LA ROMANCE

La production de bois de l’unité de Terre-Neuve était bien supérieure à celle de toutes les autres unités, canadiennes et britanniques, mais les hommes avaient le temps de rencontrer les jeunes filles écossaises lors des activités de la Croix-Rouge, à l’église, dans l’autobus, de la manière habituelle en temps de guerre et parfois d’une manière moins habituelle.

Plusieurs rencontres ont eu lieu dans le château O’er, datant de plusieurs siècles et comptant 50 chambres, où nos hommes ont été logés pendant près de 2 ans. Les danses carrées dans les salles historiques et les cours intérieures ornées de lierre seront le cadre romantique de nombreuses histoires terre-neuviennes qui se termineront par « et c’est ainsi que j’ai rencontré ta mère. »

COMMENCER UNE NOUVELLE VIE ICI

Les forestiers ne peuvent bénéficier d’aucune des prestations du régime de rétablissement civil du gouvernement, qui ne s’applique qu’aux hommes en uniforme. Mais ils ont travaillé dur, de 12 à 14 heures par jour, et ont gagné un bon salaire pendant la guerre. La plupart d’entre eux ont épargné des sommes considérables pour prendre un nouveau départ et gagner leur vie dans la pêche, l’exploitation forestière et l’agriculture. L’Écosse leur a beaucoup appris sur l’agriculture et les métiers, et ce pays s’en portera mieux dans les années à venir. Quoi qu’il en soit, Terre-Neuve doit une fière chandelle aux forestiers pour le travail de guerre essentiel qu’ils ont accompli.

Après quelques jours à St. John’s, la plupart des familles sont montées à bord d’un train spécial qui les emmènera dans leurs nouvelles maisons à travers l’île. Un petit groupe serré s’est rassemblé sur la plate-forme arrière, attendant, un peu gêné, de faire un signe d’adieu. Il n’y avait rien de spectaculaire à cette situation, autre que le courage tranquille et plein de bonne humeur de ces jeunes femmes, loin de chez elles, confrontées à une nouvelle vie rude dont elles savaient, aussi bien que nous, qu’elle ne serait pas de tout repos.

Certaines épouses de guerre et enfants de forestiers ont visité la Government House à St. John’s, la résidence officielle du gouverneur de Terre-Neuve, en 1946. Lady Eileen Mary Walwyn, épouse du gouverneur de l’époque, Humphrey Walwyn, est assise devant, troisième à partir de la droite.
Avec l’aimable autorisation de la division des archives provinciales The Rooms, VA 15b-55.2

Photo en noir et blanc d'une jeune femme vêtue d'une chemise et d'un pantalon rayés à manches courtes, accroupie sur une pelouse. Un cheval avec une flamme blanche, portant une bride, passe la tête sur la photo de gauche.

Elizabeth Ormiston de Glenbanchor, Newtonmore, vers 1939. Mulliadh livrait souvent des chevaux de la ferme aux camps voisins de la NOFU, où ils étaient utilisés pour transporter du bois.
Avec l’aimable autorisation de la famille Kelly

 

PORTRAIT D’UNE ÉPOUSE DE GUERRE

Elizabeth Ormiston Kelly, de Newtonmore, en Écosse, appelée « Mulliadh » ou « petite chérie » par son grand-père, a grandi dans une ferme familiale où l’on élevait des poneys et du bétail des Highlands. Elle a épousé Daniel F. Kelly (no 1448 de la NOFU) de Gambo et s’est installée à Terre-Neuve après la guerre. En 2002, dans un discours prononcé lors de la réunion de la Newfoundland Overseas Forestry Association, elle a raconté sa vie en Écosse pendant la guerre et à Terre-Neuve par la suite. Voici quelques souvenirs tirés de ce discours et traduits de l’anglais. Mulliadh Kelly est décédée en 2011.

LA VIE D’UNE ÉPOUSE DE GUERRE

Les Terre-Neuviens arrivèrent en février 1940. Il y avait six camps et un camp de scierie à Laggan, à environ 10 mi (16 km) de chez nous. Une fois installés, ils commencèrent à venir au village. Joe Mackay et Tom White furent les deux premiers que j’ai rencontrés. Ils avaient l’habitude d’aller danser, etc. Nous organisions des jeux de cartes, des thés et des divertissements pour eux. J’ai rencontré Danny en 1940. Nous commençâmes à nous fréquenter en cachette. Les Terre-Neuviens nous étaient interdits, et je peux vous affirmer que mon père était strict. Mais je pense que nous eûmes le coup de foudre.

Nous fûmes autorisés à inviter certains d’entre eux au souper de Noël chez nous en 1940. Bien sûr, connaissant Danny, il s’agissait surtout d’hommes de Gambo. Je ne me souviens pas de tous les noms. Il y en avait une douzaine, Patrick Kelly (le cousin de Danny), Tom Leo Kelly, Jim Dooley, je crois Kevin Hawco et le frère de Jim, Jack Power (Salmonier), pour n’en citer que quelques-uns. Nous eûmes la permission d’aller à la danse au village ce soir-là, Bunty et moi, et Mary Leslie (une des domestiques) devait y aller en tant que chaperon. Nous nous sommes rapidement esquivés.

Photographie en noir et blanc d’un homme et d’une femme devant un hangar. Il se concentre sur le sciage d'une bûche sur un chevalet. Elle porte un noir pull et pantalon et sourit à l’appareil photo.

Danny et Mulliadh Kelly en 1941.
Avec l’aimable autorisation de la famille Kelly

Au même printemps, la Newfoundland Forestry Unit prit possession de notre maison, le GlenBanchor Lodge, pour y installer ses bureaux et son personnel. Elle s’appelle aujourd’hui Lodge Hotel. J’en garde de nombreux souvenirs heureux.

Puis nous déménageâmes à Clune House dans le village. J’utilisais tous les prétextes possibles pour voir Danny. J’emmenais les chevaux dans les camps. Ils les utilisaient pour transporter le bois. Un jour, je soupai au camp 2 Laggan, en attendant que papa vienne me chercher en voiture. L’oncle Jim Patrick Kelly de Gambo était responsable des camps. Ce fut la première fois que je mangeais du bœuf salé, ou même que j’en voyais. Aujourd’hui, j’adore le bœuf salé, accompagné de pudding aux pois, de pudding au pain, de légumes, etc.

L’amour l’emporta. Danny et moi nous fûmes mariés dans l’église catholique romaine de Kingussie en 1941. La guerre se poursuivit. Nous pensions tous qu’elle serait rapidement terminée, mais ce ne fut pas le cas. Les Yankees (comme nous les appelions) arrivèrent en retard, mais nous réussîmes à débarquer de nouveau en France le 6 juin 1944, avec l’aide des Canadiens et des commandos. Les bombardements étaient bien pires et tout le monde prenait part à la guerre.

La guerre prit fin en 1945. Oh là là! Nous étions heureux et contents. Nous avons fait des feux de joie, dansé dans les rues, joué de la cornemuse, chanté et organisé des fêtes pour célébrer l’événement. Tous les prisonniers de guerre, les soldats, les membres de l’armée de l’air et les marins qui avaient survécu revinrent chez eux et, très vite, la vie sembla reprendre son cours normal. Nous vivions plus comme avant la guerre. Nous faisions de l’équitation, du golf, du tennis, etc. La nourriture était plus abondante, bien que nous n’ayons pas connu la même situation que les autres villes. Toutes les villes furent bombardées pendant la guerre et beaucoup de femmes et d’enfants innocents ont été tués. Il n’y eut plus d’extinction des lumières.

Danny se porta volontaire pour rester une année supplémentaire afin d’aider à nettoyer les camps et les terrains qui s’y trouvaient. Nous ne partîmes pour Terre-Neuve qu’en juillet 1946. Nous quittâmes Liverpool, en Angleterre, sur le SS Drottningholm, un paquebot américano-suédois. Le voyage dura cinq jours. Nous accostâmes à St. John’s le 18 juillet 1946 et partîmes en train. Cette nuit-là, nous arrivâmes à Gambo vers 1 h 30 le 19 juillet. Nous avions alors trois enfants, Elsie, Michael et Hazel […]

Gambo fut un choc culturel pour moi. C’était très différent, avec des maisons en bois. Différent de ce qu’il est aujourd’hui, mais je ne m’étendrai pas sur ce sujet. Je suis certaine que vous vous souvenez de ce qu’était la vie à cette époque. Danny trouva du travail à l’aéroport de Gander, au ministère des Transports, en tant que mécanicien d’équipement lourd dans le hangar 13 (il avait suivi un cours par correspondance au Robert Gordon’s Technical College d’Aberdeen). Il obtint un certificat en génie automobile. Il trouva un appartement à Gander et nous déménageâmes à Gander en octobre. […]

Ma mère est décédée subitement le 28 décembre 1949 à l’âge de 51 ans. Je ne pus assister aux funérailles. À l’époque, les avions allaient outre-mer une fois par semaine. J’étais tellement bouleversée […] Ma sœur est venue pendant six semaines, ce qui a été une véritable bénédiction.

Je suis retournée chez moi pour une visite en 1956. J’ai pris un vol BOAC via Shannon, en Irlande […] Nous avions déménagé à l’hôtel Balavil à Newtonmore, ce fut vraiment différent. Beaucoup de gens sont venus me rencontrer, mais maman n’était plus là. Cependant, nous avions autour de nous le même vieux piano et d’autres meubles de notre jeunesse, ce qui nous a permis de nous sentir chez nous.

Nous sommes revenus à Gambo en mai 1956. La route passait par Gambo et le traversier vous emmenait de cet endroit à Clarenville. Nous avions un garage et une station-service; nous avons construit une maison et eu d’autres enfants par la suite.

Tom et Margaret Curran étaient de grands amis […] Tom me dit que j’en aurais une douzaine. Je me suis moquée de lui, mais ce fut exactement le cas. Nous passâmes de nombreux moments heureux à l’hôtel Gambo, où vivaient Tom et Margaret. Nous restions toujours avec eux. Malheureusement, ils sont tous les deux décédés. Tom va se disputer avec quelqu’un, j’en suis sûr. Peut-être Danny! Danny est mort le 6 juillet 1984, il y a 18 ans. Il me manque toujours, mais la vie continue.

J’ai la chance d’avoir une famille nombreuse. On ne s’ennuie jamais. J’ai 27 petits-enfants et 10 arrière-petits-enfants, et en juillet dernier, ça faisait 56 ans que je vivais à Terre-Neuve. Je ne regrette rien!

Nous avons connu des hauts et des bas, comme la plupart des gens, mais on m’a témoigné tellement de gentillesse depuis mon arrivée […]

PORTRAIT D’UNE ÉPOUSE DE GUERRE

Barbara Bettine Micklethwaite, originaire de Huddersfield, dans le Yorkshire, en Angleterre, épousa Arthur Barrett, membre de l’ARC, originaire de Curling, à Terre-Neuve, en Angleterre, en 1944. Il était le fils d’Ena et de John Barrett, qui s’étaient mariés en tant que couple terre-neuvien écossais pendant la Première Guerre mondiale.

Barbara immigra à Terre-Neuve avec Arthur et leur petite fille, Helena, en 1946. La famille vécut dans plusieurs villes de Terre-Neuve. Dans chacune d’elles, Barbara a largement contribué au milieu culturel par l’entremise des arts de la scène, et plus particulièrement du théâtre. Outre les nombreux prix et distinctions qu’elle obtint au cours de sa longue carrière, elle reçut un doctorat honorifique en droit de l’Université Memorial et fut nommée membre de l’Ordre du Canada et de l’Ordre de Terre-Neuve-et-Labrador. Barbara Barrett est décédée en 2014 à St. John’s.

Une photographie sépia de la tête et des épaules d'une femme aux cheveux noirs ondulés rejetés en arrière de son front. Elle regarde par-dessus son épaule gauche vers l’appareil photo. Elle a un teint clair, des sourcils foncés, un menton pointu et de grands yeux aux paupières lourdes.

Barbara Barrett en 1945.
Avec l’aimable autorisation d’Helena Barrett MacLean

CE N’EST PAS CHEZ NOUS, MAIS . . .

Ce n’est pas que je sois dure et que mon pays ne me manque pas, mais je crois que beaucoup d’entre nous ne donnent pas une chance à ce pays […] J’ai débarqué à St. John’s et traversé ma nouvelle patrie jusqu’à Corner Brook. J’ai su tout de suite que certains d’entre nous allaient s’ennuyer de nos autobus à deux étages et de notre vie urbaine trépidante, mais je savais qu’il y avait dans ce pays une beauté que l’on ne retrouvera jamais […] Il est également difficile de trouver des gens plus accueillants, plus doux et plus aimants qu’ici.


– Barbara Barrett dans « War Brides Corner », The Western Star, 21 mars 1947 (traduit de l’anglais)

« Les hommes durent partir pendant des mois pour trouver du travail. Très souvent, dans ma solitude, je chantais : ‘Oh, pourquoi ai-je quitté ma patrie?’ Mais en repensant à ces années et après avoir élevé une charmante famille de quatre garçons qui sont aujourd’hui mariés et ont fondé leur propre famille, je me dis que ça en valait la peine. L’amour est un petit mot étrange et c’est de ça qu’il s’agit. Quoi qu’il arrive, où que ce soit, un foyer est un foyer quand l’amour y règne. »


– Katherine Boland dans We Came from Over the Sea: British War Brides in Newfoundland, publié en 1996 (traduit de l’anglais)

PORTRAIT D’UN FORESTIER

John Thomas White (no 426 de la NOFU) de Point La Haye, dans la baie Saint Mary’s, s’engagea dans la NOFU en 1939 et fut transféré à la Royal Air Force en 1941. Le 15 juin 1942, il épousa Agnes (Nessie) Mulholland à Polmont, dans le Stirlingshire, en Écosse. Le couple retourna à Point La Haye, à Terre-Neuve, en 1948. En 1950, M. White se vit attribuer une terre offerte aux anciens combattants dans le cadre du programme de colonisation rurale de la rivière Humber supérieure. Il exploita cette terre pendant 25 ans à l’endroit qui deviendra plus tard Cormack. En plus d’être un luministe et un agriculteur, John White écrivit également des poèmes, dont beaucoup décrivent des aspects de son travail. My Lassie from Stirlingshire (ma lassie de Stirlingshire), qu’il rédigea pendant son service de guerre, est l’un des nombreux poèmes qui rendent hommage à son épouse écossaise. John Thomas White est décédé en 1976.

Photographie sépia d'un homme en uniforme et d'une femme vêtue d'une robe de couleur claire et d'un chapeau rond, assis haut sur la tête et inclinés. Ils se tiennent bras dessus bras dessous et sourient gentiment à l’appareil photo.

John Thomas White et Agnes Susan Mulholland le jour de leur mariage, le 15 juin 1945.
Avec l’aimable autorisation de Joan Oliver

« MY LASSIE FROM STIRLINGSHIRE » (ma lassie de Stirlingshire)

Par John Thomas White

The Blue Bells of Scotland
They smile at the rising sun
Refreshed by the dew of a Scottish night
And loved by a farmer’s son.

Blue Bells that awake at the dawn of day
To sweeten a Scottish morn
Your sweet perfume can be smelt
As the harvest of new mature corn. 

Blue Bells forever you’ll hold a place
In my heart as the years go pass
Go where I may, I will always think
On you and my Scottish lass.

It was where you grow, you Blue Bell Rose
That my heart became a fire
As I sat on the grass with my Scottish lass
A Lassie from Stirlingshire.

A flower she was that has grown among
The many on Scottish soil
When she looked at me I was entranced
By the beauty of her smile.

Blue Bells of Scotland, I love you much
And I have but one desire
To stroll with her as I did before
With my Lassie of Stirlingshire.

Oh her figure so neat
And her smile so sweet
In my heart it made a fire
As a Queen above, I will always love
That Lassie from Stirlingshire.

Dans ce poème d’amour, un homme se souvient de l’endroit où son « cœur s’est enflammé », alors qu’il est assis sur l’herbe avec sa bien-aimée et qu’il est entouré de jacinthes sauvages, communément appelées campanules. Dans sa mémoire, la fleur, ainsi que le parfum et la floraison délicate de cette dernière, ne fait qu’une avec sa bien-aimée. La vue des campanules évoque en lui un désir ardent d’être réuni avec sa bien-aimée et de « se promener comme je le faisais auparavant », avec « cette jeune fille du Stirlingshire ».

Photo en noir et blanc d'une femme souriante aux cheveux blancs, portant de grandes lunettes et une chemise à carreaux, assise sur une chaise sombre. Son corps est légèrement tourné et elle regarde directement l’appareil photo en souriant.

L’infirmière Christina Cole, 1987.
Avec l’aimable autorisation des archives et collections spéciales, Université Memorial

PORTRAIT D’UNE ÉPOUSE DE GUERRE

Christina (Chrissie) MacLennon, une jeune infirmière de Kinlochewe, en Écosse, épousa Gregory Cole (no 744 de la NOFU) de Fogo en 1946. Ils commencèrent leur vie de couple sur l’île de Fogo, où il n’y avait à l’époque ni professionnels ni installations médicales. L’infirmière Cole consacra sa vie à fournir des soins médicaux aux habitants de l’île Fogo, souvent sans aucun soutien médical supplémentaire et au péril de sa vie en raison des risques liés aux déplacements d’un bout à l’autre de l’île Fogo, en particulier en hiver. Chrissie Cole prit sa retraite en 1983, après avoir mis au monde plus de 800 bébés en 35 ans de carrière. Les habitants de l’île de Fogo vénéraient l’infirmière Chrissie, comme on la surnommait, pour son engagement désintéressé à leur égard. En 1991, en reconnaissance de ses services, elle fut investie du titre de membre de l’Ordre du Canada.

Une grande fresque murale sur un fond bleu-vert vif représente des scènes, des personnes et des événements importants pour les expériences des épouses de guerre au cours de la Première et de la Deuxième Guerre mondiale. Les diverses vignettes peintes représentent des personnes et des expériences d'outre-mer à gauche, et des images de Terre-Neuve à droite. Le blason du Royaume-Uni occupent la place centrale. Au-dessus, le RMS Drottningholm traverse les vagues de l’Atlantique.

Cette murale – « Ils ont suivi leur cœur » de l’artiste Janice Udell de St. John’s – se trouve à Botwood, à Terre-Neuve-et-Labrador (photo prise en 2022).
Avec l’aimable autorisation de la Botwood Mural Arts Society Inc.; photo de Don Wells